Lettre Pro : entretiens autour de la e-santé, une construction collective

Actualité
La Lettre Pro, l'actu santé pour les pros de la région Centre-Val de Loire, éditée par l'ARS Centre-Val de Loire

Armelle Quinty, le Dr Jean-Michel Lemettre, directrice et président du GRADeS et Vincent Bonnans, directeur du numérique de l’ARS Centre-Val de Loire, croisent leur regard sur le numérique en santé, un levier stratégique au service des territoires.

Armelle Quinty et le Dr Jean-Michel Lemettre, directrice et président du GRADeS e-Santé Centre-Val de Loire, reviennent sur le rôle clé de cet opérateur régional dans le déploiement des outils numériques : télé-expertise, e-parcours, cybersécurité, interopérabilité…

Vincent Bonnans, directeur du numérique à l’ARS Centre-Val de Loire, complète cette vision : « Le numérique n’est pas une politique descendante, mais une construction collective. »

Faire du numérique un levier concret pour les territoires 

À la croisée des stratégies nationales et des réalités de terrain, Armelle Quinty et le Dr Jean‑Michel Lemettre évoquent le rôle clé du GRADeS Centre‑Val de Loire. Gouvernance, cybersécurité, e‑parcours et usages concrets… Ils livrent un plaidoyer pour un numérique en santé utile, cohérent et résolument tourné vers les professionnels.

Quel rôle le GRADeS joue‑t‑il dans le déploiement du numérique en santé au sein de la région ? Quelles synergies entretient‑il avec l’ARS Centre‑Val de Loire ?

Armelle Quinty : le GRADeS est un facilitateur et un acculturateur. Il accompagne la montée en compétence numérique des professionnels de santé au niveau régional. Il soutient aussi bien ceux qui sont encore éloignés des usages numériques que ceux déjà engagés, afin de renforcer leur maturité et leur efficacité. Le numérique étant désormais incontournable, l’enjeu principal est de faire gagner du temps aux professionnels, en leur proposant des outils adaptés aux usages pertinents et en favorisant leur appropriation concrète. Situé entre le pilotage national et les réalités locales, le GRADeS décline les orientations en actions opérationnelles dans les territoires. Il rend compréhensibles et utilisables des outils souvent existants, mais encore insuffisamment connus ou exploités. Cette dynamique s’inscrit dans une collaboration étroite avec l’ARS, qui définit les priorités stratégiques. Ensemble, ils concentrent leurs efforts sur des priorités ciblées, comme les urgences, les soins non programmés ou la coordination ville‑hôpital, pour maximiser l’impact des actions conduites et obtenir des résultats concrets.

Jean‑Michel Lemettre : le GRADeS assume un rôle, complexe mais central, d’interface entre l’ARS et les territoires dans le champ du numérique en santé. Il assure le lien entre des dispositifs nationaux déployés de manière descendante (Mon espace santé, DMP, messageries sécurisées, e‑parcours, Ségur numérique) et les besoins concrets exprimés par le terrain, notamment via les CPTS, les MSP et les professionnels de santé. Tout l’enjeu réside dans la capacité à concilier ces deux dynamiques. Certains outils choisis à l'échelon régional , comme Omnidoc, pour la télé-expertise  illustrent cette aptitude à répondre aux besoins locaux réels. Le GRADeS ne se limite pas à une mission pédagogique : il contribue également à l’amélioration des outils. Il signale notamment leurs dysfonctionnements au niveau national, en rappelant que l’adoption dépend avant tout de leur simplicité et de leur utilité. Son efficacité repose sur une communication fluide avec l’ARS, principal financeur, mais aussi sur un dialogue structuré avec l’Assurance maladie, les URPS, les CPTS, les GHT et le secteur médico‑social. Le GRADeS se positionne ainsi comme un lieu fédérateur, indispensable à la cohérence des actions numériques en santé.

Quelles actions marquantes ont été conduites en 2025 ? Quels sont les projets prioritaires envisagés pour 2026 ?

Armelle Quinty : un certain nombre de projets numériques engagés depuis plusieurs années ont abouti en 2025. Citons notamment la généralisation de la télé-expertise, devenue un usage quotidien pleinement intégré aux pratiques, et la concrétisation de la télé‑radiologie, longtemps envisagée avant de se déployer en fin d’année. Parallèlement, un effort majeur d’acculturation au numérique a été conduit : le nombre de professionnels sensibilisés a augmenté de manière significative. Initialement centrée sur les directions d’établissement, cette démarche a été largement ouverte aux cadres, soignants et acteurs opérationnels, afin de favoriser une diffusion de pair à pair au sein des structures sanitaires et médico‑sociales. De nouveaux axes stratégiques, tels que l’exploration d’usages ciblés de l’intelligence artificielle et la structuration d’une véritable politique de cybersécurité, ont naturellement émergé. Cette année a également été marquée par la transformation du parcours régional Sphère en Itineo, dont les usages pour les équipes de coordination et de parcours sont en cours de déploiement.

Jean‑Michel Lemettre : cette année aura été un tournant, notamment en matière de cybersécurité, avec la première attaque visant un logiciel métier de ville, ce qui a suscité une prise de conscience forte chez les professionnels libéraux. Cette alerte a accéléré la mise en place du du Centre Régional de Ressources Cybersécurité (CRRC) d'exercices de crise et d'actions de sensibilisation, comme les campagnes de phishing, non sans révéler une vulnérabilité encore importante en ambulatoire. La cybersécurité sera donc une priorité majeure en 2026. 2025 représente également une année charnière pour le programme national e‑parcours, avec la migration de l’outil Sphères vers Itineo pour les dispositifs d’appui à la coordination, et le déploiement de Globule pour l’ambulatoire. Dans les mois qui viennent, le premier enjeu portera sur l’interopérabilité fonctionnelle entre ces deux outils, condition indispensable à leur efficacité. Enfin, dans le cadre du Ségur du numérique en santé , des avancées significatives ont été obtenues sur la consultation ciblée du DMP, notamment aux urgences, grâce à l’automatisation et à une meilleure structuration documentaire. Les objectifs sont clairement affichés : simplifier les usages, réduire les clics et faire gagner du temps aux professionnels.

De quelle manière le GRADeS peut‑il soutenir le développement et la maîtrise d’outils adaptés aux besoins spécifiques des territoires ?

Armelle Quinty : l’accompagnement numérique repose avant tout sur la créativité et l’adaptation, car il n’existe pas de méthode universelle. Il ne s’agit pas d’imposer une vision, mais de comprendre les métiers, leurs besoins réels, et de se mettre à leur service en proposant des solutions discrètes et intuitives. Le numérique doit se faire oublier, comme un outil naturel du quotidien, et s’imposer de lui‑même lorsque l’usage répond précisément aux attentes. Des dispositifs comme la télé‑expertise ou Globule fonctionnent justement parce qu’ils sont simples et adaptés. Il faut également contextualiser les outils : expliquer leur utilité, leur finalité, ou simplement informer de leur existence, notamment lorsqu’ils sont gratuits. La communication et la pédagogie sont donc essentielles. La dynamique générale doit évoluer : plutôt que de convaincre, les équipes sont désormais sollicitées grâce au bouche‑à‑oreille. L’objectif est de transformer le discours négatif sur le numérique en une spirale positive fondée sur des usages concrets et utiles.

Jean‑Michel Lemettre : la clé d’une stratégie numérique performante repose sur une urbanisation des systèmes d’information cohérente, simple et partagée, qui intègre les outils nationaux et régionaux. En région Centre Val de Loire, cette cible est presque atteinte, puisque l’essentiel des besoins est désormais couvert. Ce résultat découle d’une démarche pragmatique fondée sur les usages du terrain, conduite de manière collaborative entre les acteurs institutionnels. En partant de situations concrètes, comme les urgences, les hospitalisations, la coordination médico-sociale ou la dépendance, les équipes ont identifié et structuré les outils nécessaires, au point de couvrir l’ensemble des cas. Cette approche a permis de clarifier le rôle de chaque solution (DMP, e‑parcours, télé‑expertise, Réseau Pro...) et de mieux orienter les professionnels selon leurs besoins. La cohérence de l’écosystème facilite la compréhension, favorise l’adoption et génère des effets vertueux, comme le développement des équipes de soins spécialisés en aval de la télé‑expertise. Malgré la complexité du travail, cette méthode transforme les pratiques et améliore l’accompagnement des professionnels.

Simplifier les usages, réduire les clics et faire gagner du temps 

Quelle est la valeur ajoutée de cet accompagnement fourni par le GRADeS aux établissements, aux professionnels de santé et aux structures médico‑sociales ? Quelles recommandations formulez‑vous pour accélérer les usages ?

Armelle Quinty : l’approche numérique doit être centrée sur l’utilité réelle pour les professionnels. Les outils ne doivent pas être imposés, mais adoptés parce qu’ils répondent à un besoin concret et facilitent le travail quotidien. Le rôle du GRADeS est avant tout un rôle d’accompagnement : aider à comprendre le sens des usages afin que les outils deviennent naturels, intégrés aux pratiques, notamment pour améliorer la coordination et l’accès à la bonne information au bon moment. Le succès ne se mesure donc pas au nombre d’outils déployés, mais à leur usage effectif et à la valeur qu’ils apportent, y compris lorsqu’ils sont mobilisés ponctuellement, par exemple en situation d’urgence, où l’impact peut être déterminant pour les patients. Pour accélérer les usages, il est essentiel d’écouter le terrain, d’identifier les acteurs prêts à innover et de concentrer l’énergie sur les outils matures répondant à des besoins avérés. Cela suppose une écoute fine et ciblée, pour agir au bon endroit, avec les bons acteurs et les solutions les plus adaptées.

Jean‑Michel Lemettre : les actions du GRADeS sont efficaces et reconnues à travers les outils utilisés, mais l’institution elle‑même demeure largement méconnue. Cela souligne la nécessité de renforcer sa visibilité comme acteur facilitateur, à l’écoute du terrain, et au service du déploiement et du développement des usages numériques. Le rôle du GRADeS ne se limite pas au choix des outils : il consiste également à structurer une urbanisation cohérente et à obtenir une interopérabilité réelle avec les logiciels métiers, condition essentielle pour des usages simples, intégrés et durables. Fondée sur la cohérence et les besoins locaux, l’approche « montante » permet même d’influencer les éditeurs et d’obtenir des avancées autrefois jugées inaccessibles. Il subsiste néanmoins un écart entre les promesses faites aux patients autour de Mon Espace Santé et la réalité des pratiques professionnelles. La priorité doit donc être de rendre ces promesses effectives sur le terrain, afin de renforcer la confiance des usagers et d’accélérer les usages

Moins de solutions imposées, plus de transformations partagée

Démocratie sanitaire, priorisation assumée et transformation des organisations… Vincent Bonnans explique comment l’ARS Centre‑Val de Loire pilote une stratégie numérique co-construite, pragmatique et évolutive. Au cœur du dispositif, une relation de confiance avec le GRADeS pour traduire les orientations régionales en projets opérationnels, utiles aux professionnels comme aux patients.

Comment l’ARS élabore-t-elle la stratégie numérique régionale et quels en sont les objectifs prioritaires ?

La stratégie numérique est portée par l’agence régionale de santé, mais elle est construite avec les acteurs de terrain, dans une démarche de démocratie sanitaire assumée. Elle s’inscrit dans le projet régional de santé, qui définit des orientations pluriannuelles, et se décline au travers d’une feuille de route opérationnelle, évolutive et participative. L’idée est d’éviter toute approche descendante ou théorique, en s’appuyant sur des retours d’expérience concrets des professionnels, notamment sur des sujets comme l’intelligence artificielle ou les outils issus du Ségur. Face aux contraintes budgétaires et à la dispersion des usages, la région a fait le choix clair de la priorisation. Deux objectifs structurants se dégagent : fluidifier la prise en charge des urgences en renforçant la coordination entre l’hôpital, la ville, les EHPAD et les services de secours, le numérique demeurant un outil au service d’organisations collectivement définies ; améliorer l’accès à l’expertise grâce à la télé expertise, en organisant des réponses collectives et territorialisées, garantes d’une continuité de prise en charge au-delà d’un avis ponctuel.

Comment se traduit, au quotidien, votre collaboration opérationnelle avec le GRADeS ? En quoi la relation de confiance qui vous unit constitue-t‑elle un levier essentiel pour la réussite des projets numériques ?

La relation entre l’ARS et le GRADeS est tutélaire, mais elle repose sur un équilibre fin entre contrôle institutionnel et collaboration opérationnelle. L’ARS fixe les objectifs, finance la structure et veille au bon usage des fonds publics, tandis que le GRADeS agit comme la cheville ouvrière de la stratégie régionale en e-santé. Sa mission est claire : opérationnaliser cette stratégie de manière transversale, agile et non prescriptive, en facilitant l’action des acteurs de soins plutôt qu’en imposant des solutions. La collaboration s’appuie sur un fonctionnement en binôme, avec des échanges hebdomadaires soutenus et des instances communes de gouvernance. Trouver le bon « curseur » entre posture de tutelle et posture de partenaire relève d’une alchimie sans règle unique, variable selon les régions. En Centre-Val de Loire, la relation de confiance entre l’ARS et le GRADeS est un facteur clé de succès, car les projets numériques sont avant tout des transformations organisationnelles complexes, qui nécessitent un consensus, une coopération et un alignement durable des acteurs.

Quelle valeur ajoutée le GRADeS apporte‑t‑il à la mise en œuvre des politiques régionales de numérique en santé ?

Le GRADeS est un opérateur essentiel de la stratégie régionale en e-santé, car il permet de mutualiser des compétences numériques rares que les acteurs ne peuvent ni recruter ni maintenir seuls. Il joue un rôle de concentrateur d’expertises, techniques, organisationnelles et en conduite du changement, indispensables aux projets de transformation numérique. Positionné au-delà des découpages territoriaux classiques, tels que les départements ou les GHT, le GRADeS agit de façon transversale et facilite la coopération entre acteurs. Sa vocation n’est pas de décréter les transformations, mais de les accompagner au plus près des organisations de terrain, en tenant compte des réalités locales. Cette structure permet de faire remonter les besoins spécifiques des territoires et d’y apporter des réponses opérationnelles, tout en restant aligné avec les orientations régionales. Le GRADeS est une « vigie éclairée » des besoins territoriaux, et propose des solutions adaptées aux populations et aux bassins de vie.

Le numérique n’est pas une politique descendante, mais une construction collective.

Quelles sont les priorités stratégiques pour 2026 ? Quels messages souhaitez‑vous adresser aux acteurs de terrain à l’aube de cette nouvelle étape ?

Les priorités régionales en matière de numérique en santé s’articulent autour de deux axes structurants : l’imagerie médicale et la prise en charge des urgences. Le déploiement, la généralisation et la pérennisation du PIMM Centre constituent un objectif majeur, inédit en France, illustrant la nécessité de structurer des organisations collectives au-delà de la simple mise à disposition d’outils. Le second axe prioritaire concerne les urgences. Inscrit dans la feuille de route nationale, ce sujet mobilise des moyens significatifs, avec l’ambition d’améliorer la coordination et la fluidité des parcours. Si les enjeux techniques d’interopérabilité et d’ergonomie demeurent essentiels, la transformation est d’abord organisationnelle. Il s’agit de bâtir une vision commune et partagée, fondée sur les besoins réels, afin que chaque acteur se sente pleinement impliqué et partie prenante du changement. Ce sont les femmes et les hommes, et non les outils, qui transforment le système.

Instance régionale de concertation et de coordination, la Commission de Coordination des Politiques Publiques d’e‑santé joue un rôle structurant dans le développement du numérique en santé. Agence régionale de santé, professionnels, établissements, institutions… Elle regroupe l’ensemble des acteurs du système de santé, afin de définir et partager une stratégie régionale cohérente, en prise avec les réalités du terrain. La CCPP e‑santé est une instance stratégique : elle n’assure pas le déploiement opérationnel des outils numériques, mais prépare, coordonne et valide les orientations de la politique publique régionale. La mise en œuvre des projets relève du GRADeS, chargé de traduire cette stratégie en actions concrètes et en solutions numériques. Pensée comme un échelon de démocratie sanitaire, la commission associe les parties prenantes à toutes les étapes de la stratégie : élaboration, déclinaison en programmes, suivi, évaluation et actualisation. Réunie au moins deux fois par an, elle vise une représentation fidèle de l’écosystème régional et un dialogue équilibré entre institutions et acteurs de terrain. La séance du 8 janvier 2026 marque une évolution de son fonctionnement, avec un passage en distanciel et une volonté de renforcer l’interactivité. Les échanges ont porté sur le numérique et l’intelligence artificielle comme leviers de transformation. Les conclusions des experts sont formelles : ces outils sont des atouts majeurs, sous réserve de répondre aux besoins du terrain, de sécuriser les données, de former les professionnels et de préserver l’humain au cœur du soin.